Dimanche 9 mai 2010 7 09 /05 /Mai /2010 18:20

 

 

 

Écriture de nouvelle

Session de 3 ateliers consécutifs

Saison 2009/2010

 

Texte transmis par Annie

 

Le bébé d’Alex

 

Dès que je suis tombée dans le lit, je me suis endormie, lourdement d’un seul coup comme assommée. Ca ne me ressemble pas du tout, j’ai tant de mal à me lâcher depuis que je dors seule.

M’endormir nécessite un rituel bien orchestré. Après un bain chaud, le volet à demi baissé - j’adore voir le jour se lever - je me glisse sous la couette avec un « bon »livre – « celui que l’on aurait aimé écrire » parait-il - Mon cocktail préféré à portée de main, savant mélange de plantes et de miel du Domaine, sur la caisse de Petrus, devenue table de nuit par mes soins , le châle en mohair que maman m’a offert sur les épaules; un fond musical que je programme pour une heure - ne pas entendre le silence de la nuit - très important.

En général le clair de lune me retrouve le livre tombé des mains, la lumière éteinte par je ne sais quel miracle et mon corps en chien de fusil dans les bras de Morphée.

Sans ce rituel, pas de repos pour Alexandra, mon mariage a complètement bouleversé ma vie. Il faut que quelque chose se passe, quelque chose d’exceptionnel. Pour sortir de là, pour que ça s’arrête.

 

 

A 42 ans j’apprends à vivre pour moi et plus pour SON désir d’enfant…

Entre les courbes de température, les examens, les rapports sans désir, les traitements hormonaux, les attentes infructueuses, les privations – pas d’alcool, pour une œnologue c’est pas mal, pas de tabac, pas de sport traumatisant, pas de ski, pas de cheval - toutes les déceptions et autres motivations à renouveler tous les mois… Basta !

 

Il s’est lassé de mon incapacité à procréer. Je me suis lassée de son insistance. On a divorcé.

Cette tension permanente de mes années de mariage, bien qu’elle ne soit plus présente aujourd’hui, m’a laissé des séquelles et notamment une terrible difficulté à m’endormir.

 

Dès le divorce prononcé, je suis retournée vers mes racines, ou du moins mon pays d’adoption car je n’y suis pas née.

J’ai grandi au cœur du vignoble que mes parents ont acquis dans les années 70, le Domaine de Cassan. Je suis un pur produit de la libération sexuelle, celle même qui a fait quitter la capitale à de nombreux « Peace and love » de cette génération, pour un souffle d’air pur et une vie près de la terre et des vraies valeurs.

 

Le Domaine se situe au pied des célèbres Dentelles de Montmirail, dans le Vaucluse, sur des terrasses plein sud, dans une végétation typiquement méditerranéenne où s’exhalent les parfums de plantes aromatiques, de chênes verts et de pins d’Alep. Là où la chaleur humaine réchauffe les cœurs, où le soleil est quasi permanent; pas de grande ville mais une multitude de villages hauts perchés tout aussi pittoresques les uns que les autres.

Ici, je peux m’exprimer, vivre ma passion : Le vin.

Je me suis spécialisée dans la vinification, les savants mélanges, les cépages. C’est mon rôle ici je suis œnologue-conseil pour le Domaine.

 

Parallèlement je m’occupe de la dégustation et la vente de nos vins. Le caveau se trouve dans une des ruelles, près du Château, au village de Gigondas, Pour le moderniser et faire plus « dans le coup », j’y ai aussi aménagé un espace «  Bar à vin » dans un décor surprenant pour notre région, moderne plutôt High-Tech, tout en verre et inox. Une seule grande table commune pour accueillir une vingtaine d’habitués et gens de passage. Un rien branché, n’est ce pas ?

Là, j’ai embauché un cuisinier, Arthur, ce n’est pas un professionnel mais son talent et son imagination font que notre carte avec uniquement un plat du jour soigné met nos vins en valeur de façon étonnante.

Mon appartement est juste au-dessus.

 

Aujourd’hui, je me prépare avec une attention particulière.

Ce matin opération « Réveil d‘Alex ». Visite chez l’esthéticienne ; elle a du travail! Faire oublier à mon visage fatigué toutes ces années d’errance n’est pas une sinécure…seuls mes yeux bleus ont gardé la vivacité et le pétillant de mon avant. Ensuite coiffeur ; on coupe, colore et brushe cet avachi de cheveux sur ma tête. A tout cela on ajoute un tailleur pantalon noir au tombé impeccable, un pull bleu pétant en cashmere, un collier, des boucles d’oreilles et le tour est joué…

 

Je sens bien au fond de moi, que, aujourd’hui, jour de l’inauguration officielle du « Bar d’Alex », avec ma famille et mes amis réunis ; Alex est bien là, vivante et ragaillardie. Une délicieuse chaleur monte en moi.

 

C’est dans la bonne humeur, les rires et le brouhaha de la fête que j’ouvre mes cadeaux : de la déco pour mon bar, une virée à la neige, une rando-cheval dans la toundra, quel rêve !

 

Et puis perdu au milieu de tous ces cadeaux, un tout petit paquet, avec un mot.

Ma fille chérie,

C’est aujourd’hui. Aujourd’hui, quelque chose pourrait se passer. Quelque chose d’important. Un évènement qui inverserait le cours de ta vie, un point de disjonction, une césure.

Modeste cadeau, Sésame d’une vie fructueuse et épanouie.

Je t’aime.

Maman

 

Je défais délicatement le papier-kraft, et découvre un porte-clé. Un simple anneau de métal, reliant par de la ficelle brute une douzaine de petites boules dans les tons de bleu-blanc-mauve.

Elle a toujours su trouver les cadeaux dont j’ai besoin. Elle sent mieux que personne ma faiblesse. Là où j’ai besoin de réconfort d’encouragement, pour aller vers ce qui me permet de vivre mieux, de réaliser mes vrais désirs.

C’est comme à Noël quand j’avais tant besoin de combler ma solitude, de me sentir entourée. Me lover dans ce châle en mohair était une aubaine pour moi. Il correspondait juste à mon besoin de chaleur.

Discrètement, elle m’a toujours accompagné.

 

J’ai besoin de décoder.

Ce porte-clé, comme une multitude de possibles. Quelle clé ouvrira quelle porte ? Ce choix de la porte à ouvrir, elle me l’offre avec confiance et sérénité.

Le cœur empli de reconnaissance je m’adresse à eux :

 

« Merci, Merci à tous !

Tant de bonheur, d’encouragements me touchent profondément.

En ce jour de fête, j’ai moi aussi une nouvelle à vous annoncer.

Après les vendanges, j’ai fait une merveilleuse rencontre. Je vous l’ai cachée, car j’avais besoin de maturation pour affiner le sujet, le peaufiner, assembler les éléments nécessaires. J’ai passé l’hiver à tester, à chercher ses différentes qualités, savoir s’il serait mieux qu’il me plaise plus pour sa délicatesse ou pour sa force. J’avais envie d’une sorte d’équilibre des deux.

 

Je crois, maman, que tu as une nouvelle fois compris ce qui m’habite.

 

Je le porte en mois depuis cet hiver, il vit en mois. Il grouille et désespère de pouvoir voir le jour. Depuis ce matin j’ai un mal de ventre terrible. C’est nerveux sans doute. J’ai des crampes, on dirait que je vais accoucher.

Je ne tiens plus. Il est temps pour moi de vous le présenter. »

 

 

Je m’éclipse derrière, et reviens avec dans les bras une caisse de bois sur laquelle on peut lire en lettres saepia :

 

«  La Clé d’Alex »

Cuvée 2009

Domaine de Cassan

Mis en bouteille au domaine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Dimanche 9 mai 2010 7 09 /05 /Mai /2010 18:05

 

Papillon de nuit

Tel un papillon de nuit, j’ai l’inquiétante impression de flotter, de m’observer, de  vous  observer, du haut du plafonnier.

En bas. Au sol.

Sur un lit d’hôpital, une jeune femme étendue, livide, dont je ne reconnais pas les traits masqués par un imbroglio de tubes et de fils.

Je ne comprends pas bien pourquoi, je pressens que cette forme blanche sans vie apparente :

c’est moi.

Suis-je vraiment cette inconnue ?

L’absence de tout. Le vide profond et silencieux. Quelle étrange sensation !

Auprès de machineries intelligentes et compliquées, une jeune femme, en blouse blanche, s’affaire fébrilement.

Près du lit, une autre femme, menue et brune, déverse des torrents de larmes.

Un homme robuste, aux tempes grisonnantes, la soutient. Une inextricable douleur broie ostensiblement ce personnage intentionné

Je suis en plein délire ! Quel est donc le scénario ? Je ne comprends rien au film ?

Pourquoi cette femme inconnue me couvre de son corps, me serre la main, me broyant les doigts de détresse ? Dans un murmure elle psalmodie une prière, un prénom totalement étranger, qui semble m’être destiné. Caresse tendrement, lentement, du bout de son index, mes cheveux, descend le long de mon visage, contourne avec délicatesse les instruments de torture qui m’envahissent la bouche, les narines.

Ma poitrine se soulève dans un bruit sourd de soufflerie.

Effrayée, elle se retire.

Je ne ressens rien.

Aucune souffrance.

Suis-je dans les limbes ?

Attentive je vous dévisage mais vous ne voyez qu’ « elle. »

Brusquement entre un homme tout de blanc vêtu. Le couple se détourne. Un léger sourire d’espérance se dessine sur leurs visages ravinés d’inquiétude.

Après leur avoir subrepticement serré la main, il rejette mes draps. Frappe d’un petit marteau l’extrémité de mes pieds, mes genoux. Se dirige vers des cadrans lumineux aux graphismes étranges. Soulève mes paupières m’aveugle d’une perçante lumière blanche. Palpe mon ventre. Me recouvre, conclut d’un léger haussement d’épaules accompagné d’une compatissante claque sur l’épaule de monsieur. Sort, fermant la porte sur toute perspective.

Comme pris sous une chape de plomb, accablé le couple, lourdement, s’assied. L’homme amoureusement enlace la femme, leurs regards accablés fixent désespérément cette étrange créature. Dans cette désespérance leurs yeux ressemblent à l’Amour. Cela me fait chaud.

- Ohé ! Je suis là haut !

Ils ne m’entendent pas.

Mi- femme, mi- spectre, dans quel univers suis-je ?

Plus de notion de temps.

Les jours ne comptent pas.

Les heures ne s’égrènent plus.

Les minutes qui suivent ressemblent aux minutes passées.

Est-ce cela le paradis un espace temps infini ?

Pourtant il me semble qu’imperceptiblement mon corps revient vers moi.

Quelques picotements aux extrémités, quelques subreptices sensations de chaud de froid, de confus brouhahas de voix emplissent maintenant mon néant. Des ombres de plus en plus présentes accompagnent des sons devenus familiers : un chant qui se rapproche, un nœud qui se dénoue au creux du ventre, la sensation d’attente…

Je redescends lentement de ma planète sans précipitation, sans envie violente de me poser au milieu de ce corps devenu étrangement mystérieux et dangereux.

Ai-je vraiment envie de revenir, de quitter mon étoile paisible et indolore ?

Quelque chose pousse en moi, quelque chose que je ne contrôle pas, quelque chose qui me retient. Ne pas lâcher le lien qui me rattache à la planète terre ! Ne pas lâcher !

Un mouvement profond, incontrôlable accentue la rondeur de mon ventre.

Soudain une fulgurante douleur m’oblige à ouvrir les paupières.

Mon corps est de nouveau réceptif à la souffrance !

Dans quel monde me suis-je posée?

Ai-je mal atterri ?

Ma prise de conscience est désagréablement pénible.

Je n’ai qu’une envie, revenir en arrière, arrêter ce supplice.
Sauvagement je hurle.

Mon cri fait rejaillir une cascade de cris de joie, autour de moi.
- Elle est revenue ! Elle est revenue ! Pour son enfant elle est revenue !

J’entrevois la dame qui me caresse, me chante inconditionnellement son hymne à l’amour.

L’homme qui discrètement la soutient de sa présence.

Des femmes spectres blancs se pressent autour de moi, sans que je comprenne la signification de leur langage je m’entends dire :

  • C’est l’heure, votre bébé va naître, il a besoin de vous…

Mon bébé ? Mais quel bébé ?

Une brusque et violente douleur me déchire le ventre.

  • Le travail est presque fini, aidez nous, votre petit sera là dans quelques instants

De qui, de quoi me parlent-elles ? Quel petit ?

Le temps de la réflexion et l’on me met l’enfant tout sanglant sur le ventre.

  • C’est un beau petit garçon !

Avec dégoût je le repousse. Je détourne la tête et ferme les yeux.

Ce ne peut être mon petit, je le saurais, j’aurais le souvenir du bonheur de ce fait.

Mais rien. Le noir. Le vide.

 

L’acceptation

Longtemps, longtemps jusqu’à ce que quelqu’un arrive derrière moi et pose doucement sa main sur mon dos, je rêve de toi, les yeux rivés sur la mer.

Et comme cette grandiose image, je demeure offerte à la force de l’espoir.

Ne plus jamais faire de plan arrière sur cette méchante histoire qui était mienne.

Il a fallu tellement de compromis, d’attente pour qu’enfin  il vienne.
Cette solitude, partie intégrante de ma nouvelle vie, je l’ai rejetée pour une entière disponibilité au désir du plaisir d’être enfin à deux.
Maintenant et à jamais l’autre est important. Une source vive, un chant de bonheur, une soif de tendresse jaillissent de tout mon être.

Curieuse je suis prête à te recevoir.
Tendrement viens me surprendre.

La mer m’aspire, m’inspire. Aucune beauté n’a d’égale sa puissance.

Chacune de ses respirations, de ses colères me sont familières, elles sont semblables aux pulsions du sang qu’impulse mon cœur impatient.

Viens, je t’attends

 

Vingt cinq ans après

Vingt cinq ans déjà, vingt cinq ans pour me reconstruire une vie ?

Vingt cinq ans pour t’accepter, pour m’accepter.

Un long cheminement pour réimprimer mon disque dur effacé.

Puzzle à reconstruire fragment par fragment, à l’affut du moindre indice s’emboitant dans

l’histoire qui redeviendrait mienne, dévoilant parcimonieusement cette inconnue que réfléchissait le miroir. Connaître, reconnaître, s’imprégner de l’avant, de l’arrière du miroir.

Sans vouloir faire de la sinistrose, le livre de mon histoire frise l’épouvante.

Pourtant le premier chapitre commençait par une écriture magnifique. Un conte de fée : mariée à un homme beau et charmant, enceinte de trois mois. Une situation financière et professionnelle plus qu’enviable. Comblée, je rayonnais de bonheur.

Le second chapitre pourrait avoir pour titre : destin.

Le même jour, à la même heure, au même endroit, un véhicule par inadvertance, prend l’autoroute en sens inverse, heurte de plein fouet le nôtre.

Pierre décède sur le coup. Moi je m’enfonce dans un coma profond pendant six long mois. Toi, indépendant, tu grandis en petit soldat.

Tu t’es présenté.

Je ne t’ai pas reconnu.

Je t’ai rejeté.

Le troisième chapitre se nommerait « le petit rapporteur », parce que tous ces faits, on me les a rapportés, répétés, pendant des jours et des jours.

On ? La brune personne qui se dit ma mère me conte, inlassablement, chaque jour les nouvelles, parcoure avec moi des albums de photos afin que mon esprit vide s’emplisse d’images. Il faut me souvenir ! Comme si mon pauvre cerveau broyé pouvait encore se souvenir ?

Petite Maman, affectueuse et patiente me rapporte jour après jour, avec indulgence et compréhension les moindres faits, gestes, émotions de l’avant.

Pour la seconde fois, avec le même amour, elle me donne vie, veillée par mon papa, nounours câlin et protecteur.

Surement portée par la synergie de la foi de ces deux êtres- que j’accepte volontiers comme étant mes parents - je refais le chemin à l’envers.

Apprendre ou réapprendre à manger seule, à parler, à marcher, à lire, à écrire, à ressentir, m’exprimer… je n’ai pas de temps pour toi. Pas encore.

Tes autres grands-parents t’élèvent, me donnent de tes nouvelles. Je ne ressens rien pour ce personnage qui grandit en ressemblant, parait-il, à son papa, mais possède mon caractère volontaire et indépendant.

Je refuse obstinément de te voir trop occupé par moi-même.

Inconsciemment, parallèlement, je parcours le même chemin que toi, apprendre, grandir.

Le quatrième chapitre je lui donnerais comme titre : Un au-revoir pour un bon jour

Maman son devoir accompli, sans avertissement par une belle nuit d’été, s’endort pour toujours. Papa désespérément seul, ne pouvant pas vivre sans elle, la suit un an après.

C’est au retour du cimetière, devant la seule photo de toi, que j’ai eu le premier besoin, la première envie de te connaître.

Tu te souviens de notre premier rendez-vous au bord de la mer ?

Je me sentais fébrile, fragile, comme une amoureuse !

Ce sentiment qui montait en moi me faisait peur.

Saurais-je t’aimer ? Toi un homme de 25 ans, et moi une handicapée de 50 ans.

Tu auras peut-être honte de mon image, de ma déficience ?

Tu ne sauras peut-être pas me dire maman, moi, qui éthiquement, n’ai jamais été pour toi une vraie maman ?

Si je voyais dans tes yeux du dégout ? Si j’entendais de ta bouche des reproches ?

Toutes ces questions qui m’envahissaient, me submergeaient. La peur me tenaillait le ventre.

Seule la mer a su me retenir.

Comme dans un rêve, tu as posé délicatement ta main sur mon épaule et le vent d’ouest a caressé mes oreilles du mot « maman ».

Tout mon corps frissonnait. Mon cœur battait à se rompre.

Je n’osais détourner la tête de peur de voir disparaître ce mirage.

Tu as répété « maman » et tu t’es placé entre le soleil et moi.

Tu étais plus beau qu’un Dieu grec.

Plus fort que la photo que j’avais vue de ton père.

Plus intelligent que cette femme dont je m’étais appropriée l’enveloppe.

Plus… plus tout. Tu étais mon fils ! Mon fils !

Je te trouvais enfin. De mes yeux une source vive a jailli. Honteuse, je m’apprêtais une fois encore à détourner la tête. Déterminé, tu me pris le menton.

  • Maman, regarde- moi, tu es belle, et j’ai besoin de toi. Nous mettrons autant de temps qu’il faudra pour nous apprivoiser, si tu le veux bien !

Si je le voulais ? Du plus profond de mon être je le désirais, je ne savais pas encore comment l’expliquer, mais tu es tel que je t’ai toujours rêvé.

J’expulse un cri, comme une délivrance :

  •  Pierrot mon enfant !

Et comme le faisait si bien papa auprès de maman, tu m’as couvert de tes bras forts et puissants, déposé sur mon front un baiser dont je n’oublierais jamais la promesse.

 

Nous avons mis du temps pour apprendre à marcher ensemble sur les sentiers tortueux de notre vie familiale, à accorder nos pas, à se reconnaitre du bout des yeux, du bout des lèvres, du bout des doigts.

Nous ne savons pas encore tout l’un de l’autre, mais à petits pas complices nous avançons.

 

Pierrot est amoureux. Confidence pour confidence, alors que je n’espérais plus, moi aussi.

D’un commun accord nous avons décidé de faire un double mariage, un grand mariage, avec nombres d’invités, de la musique, de la danse ! Que de bonheurs en perspective ! Que d’espérance !

 

La quatrième de couverture du livre de ma vie pourrait ne mentionner que ces trois phrases:

La force de la vie

Croire en elle

Tout, est toujours possible.

 

 

 

 

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Dimanche 9 mai 2010 7 09 /05 /Mai /2010 17:55

 

Écriture de nouvelle

Session de 3 ateliers consécutifs

Saison 2009/2010

Texte transmis par Annick

 

 

 

 

Mamadou

1999 - Paris 3h du matin

Je pressens que je vais encore me faire rattraper et broyer par cette infernale machine.

Depuis que je suis en France, je n’arrête pas de me déjouer d’elle….

Je m’octroie quelques moments de répits. Je l’oublie.

J’ouvre en grand la porte fenêtre. Les effluves humides et poivrées de la nuit investissent mon appartement.

J’aime l’odorante douceur de l’automne.

Fourbu, je retire nonchalamment mes chaussures à hauts talons et masse de mes doigts fins et agiles la plante douloureuse de mes pieds. Allonge langoureusement mes longues jambes sur le confortable canapé du salon. Me cale les reins de deux gros coussins moelleux.

L’ébène de ma peau glorifie la blancheur des tissus. Je me sais et me sens foncièrement beau de cette beauté troublante qui attire les regards, les désirs.

J’en ai joué, parfois j’ai gagné, parfois J’ai perdu. J’ai accepté.

Subrepticement j’ôte mes faux cils, je ferme les yeux.

Je savoure avidement cet instant, bien que n’étant pas sous l’arbre à palabre de mes ancêtres. L’arbre à palabre ! Le bruit saccadé des pilons près des cases ! Le chant monocorde des femmes ! Les cris des enfants ! L’odeur acre de la savane brulée par le soleil.

Comme enfouis dans quelques recoins lointains de ma mémoire, les percussions des tam-tams, me reviennent en écho du plus profond de ma tendresse. Je surprends mes doigts à s’agiter sur les appuis du canapé, marquant le tempo des incantations de guerre de mon père.

Ô mon Sénégal, ô terre de lumière et de feu, tu es si loin ! Tu es si proche !

Ton soleil, tes couleurs, tes odeurs, ta nonchalance me manquent. Et vous Mama’s ! Tendres et douces mama’s. Je dis bien mama’s avec le s de pluriel, car parmi les femmes de mon père, je n’ai jamais vraiment su celle qui m’avait enfantée. Les quatre femmes étaient toujours aussi attentionnées, lorsqu’arrivait un nouveau bébé. Nous passions de mains en mains, de câlins en baisers, de purée de manioc en gâteaux d’arachides. Nous aimions nous cacher, nous enfouir dans vos larges boubous de couleurs vives. Vous étiez si belles, si sensuelles, lorsque vos hanches frénétiquement ondulaient au rythme des chants. Vous transgressiez la chaleur à en oublier les ans, vous ne faisiez qu’une, envoutées par le tempo des percussions.

Le village riait, chantait, dansait tous les jours, mais toute cette liesse cachait les gargouillis des ventres, les mortalités enfantines, la fatigue des femmes, les hommes inoccupés attendant la prochaine guerre ethnique. Un Peul est un guerrier, et en tant que guerrier, il se prépare à la guerre. Les mentalités ont changé, sans que notre culture primaire change. Plus de guerre entre Woolof et Peul, moins de guerre entre ethnies. Alors, assis sous l’arbre à palabre l’homme discute, dresse des plans d’attaque, juge les délits sous l’autorité du chef ou du roi … Tandis que les femmes

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ensemencées croulent sous mille et une taches harassantes. Les enfants chez nous c’est le don d’Allah, ou de Dieu en Casamance. Plus une famille est nombreuse, plus elle est riche. Mais la terre, asséchée par les cultures d’arachides, est aride et stérile, ne nourrit plus ses enfants. Le désert a mangé la forêt, la savane. Les animaux ont fui, cherchant d’autres points d’eau. Nous sommes pauvres, d’une pauvreté fière, pauvres à ne rien avoir, que l’amour… Cet amour qui, pourtant, ne m’a pas retenu.

Cette envie d’un ailleurs, d’un autrement, d’un mieux, le clinquant des touristes, m’ont fait tourner la tête et fuir vers un autre destin.

Mes mama’s ont pleuré… et leur chant d’adieu résonne encore dans ma tête, comme un hymne au courage : « Pilons panpan... Pilons panpan…. Pilons gaiement... Allons femmes du courage… » Ce qui signifiait pour elle : Ne pleurons pas, nous te confions notre courage.

Mon père, m’a solennellement donné sa lance. Souleymane Diouf, notre sorcier, m’a remis les amulettes protectrices des guerriers Peul. Après une large tape sur l’épaule sa voix ferme et chantante a lancé : Va !... Je suis allé.

5 heures du matin : Les bruits de la rue me font ouvrir les yeux, sur la réalité d’une vérité.

Je n’ai dormi que deux heures, et la machine continue son œuvre! Comment y échapper ?

Il me faut trouver une solution. Un bol de café va me remettre les idées en place.

Je me dirige vers la cuisine non sans un regard égo centrique dans le miroir que je croise.

Le tableau n’est pas si magnifique que cela. Le maquillage a coulé, mes yeux accusent de larges cernes, ponctués de quelques ridules. Ma robe de soie fauve fripée, me fait ressembler à une vieille tortue. Où est le grand guerrier Peul ? Dans ces habits de femme je ressemble plus à un épouvantail à moineaux qu’à un vaillant guerrier.

Quelle horreur ! Vite, une douche ! Non, un café ! Je réalise soudain, combien, je suis dépendant de mon image, combien je suis conditionné !

Cette androgynéité m’a fait découvrir deux mondes que je n’imaginais pas.

Le premier :

Un monde souterrain, caché. Chez nous l’amour se fait en plein jour, naturellement… sans trop se poser de questions de sexe. On fait des enfants avec nos femmes et s’il y a sentiment, l’amour avec les hommes. C’est simple sans complication.

Le second :

Mon long corps élancé pouvant se prêter à toute excentricité créative des couturiers, me permet d’entrer très tôt dans l’univers sophistiqué et compliqué de la mode, dont j’en suis ponctuellement la vedette.

La mode ! Il a fallu un temps pour me faire admettre en tant que mannequin femme ! Mamadou est devenu Manuela « la bienheureuse » c’est un joli prénom je crois que mes mama’s auraient été comblées de ce titre. Manuela la reine de la nuit ! La reine de la fête ! Et surtout, La reine des

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emmerdeuses ! Congratulée, vénérée, je ne suis jamais satisfaite de rien, on me porte un thé chaud, pour moi il brule, je le renvoie. Ma coiffeuse s’applique à me lisser patiemment et savamment mes cheveux indociles, mes Aies, mes Ouilles chochottes emplissent les loges…etc… etc. Mes copines me disent infernale. C’est cela le vedettariat, j’en use et j’en abuse, jusqu’à la lie. Peut-être pour oublier la misère de ma naissance. Mais, tout au fond, très au fond de la sincérité de mon âme je demeure le Mamadou de la région de St Louis, et le rôle que je joue, s’il me flatte ne me satisfait pas toujours.

Bientôt six heures : Je sors de ma douche… bois une deuxième tasse de café. Et oui, chez moi, c’est du café, j’ai horreur du thé, mais pour l’« aura » de ma petite personne, c’est mieux de commander du thé au travail.

Un second coup d’œil au miroir.

Mes cheveux mouillés, débarrassés des produits pour les apprivoiser, sont faits de milliers de boucles serrées. Mon visage lavé de tout fond de teint, a pris un ton de marbre noir. Ma bouche charnue encadre de larges perles d’ivoire. Mon nez est fin et droit. Mes yeux deux agates bordées de longs cils recourbés. Ma négritude est belle ! Mon peuple est beau ! Allah nous a fait de longues jambes, pour mieux, danser, courir. De longues mains pour mieux chasser, caresser… Allah a été généreux avec mon peuple. Qu’Allah soit béni !

Le temps de fermer la porte fenêtre et vite au lit, je n’ai que trois heures devant moi, avant d’être rattrapé, concassé, conditionné.

Rien de d’y penser les battements de mon cœur s’accélèrent. Il faut que j’arrête le café,

que je maîtrise ce rouage infernal. Etre à l’image de mes ancêtres : Etre fort.

Je m’écroule sur le lit. Mes paupières se ferment sur l’image de mon père.

Je m’envole vers les limbes du sommeil.

Le jour se lève.

Drrrrrrrrrring ! Drrrrrrrrrrring ! Mon poing aveugle et engourdi frappe violemment la table de nuit, frôlant de très peu le réveil. A deux reprises je le rate pour enfin écraser définitivement ce mécréant.

Mais rien ne s’arrête. La porte d’entrée ! C’est la porte d’entrée. Quelle heure est –il ? Je lis difficilement sur ma montre : 16 h ! Une part d’inconscience me susurre que c’est aujourd'hui que quelque chose pourrait se passer, quelque chose d’important, un évènement qui inverserait le cours de ma vie.

En attendant, c’est la catastrophe des catastrophes… Je n’y arriverais jamais…Je n’ai pas réussi à assumer. C’est foutu ! Ma carrière est fichue ! Après m’être drapé d’une jolie robe de chambre rouge et de mules assorties, je quitte la chambre, abattu par un destin intransigeant. Me dirige vers la porte, essayant de percevoir dans le labyrinthe de mon cerveau embrouillé, une sortie de secours. Je

 

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dois affronter mon agent et recevoir le prix de ma nonchalance. J’étais averti. J’assume. Mal. Mais j’assume. Encore trois pas, et le couperet va tomber. Tel un condamné je me prépare à recevoir une cataracte de remontrances, voire quelques insultes. Je prends une grande respiration. Mets le masque de l’indifférence innocente. Ouvre d’un coup sec grand la porte en fermant les yeux.

Rien… Rien... Le plus profond des silences. Je me hasarde à entrouvrir les yeux. Et là, campée devant moi un ange de beauté, l’étoile des étoiles. Une ravissante femme blonde, la bouche resplendissant sur un sourire étonné et inquiet de mon accoutrement :

Refermant mon peignoir, je balbutie :

  • Ma…dame ?

C’est alors qu’une voix ravissante et musicale me répond :

  • Mada…euh… Monsieur, je suis votre chauffeur et je viens vous prendre pour votre R.V chez le masseur. Monsieur Yves est souffrant et m’a demandé de le remplacer si vous n’envoyez pas d’inconvénient.

  • Pas du tout. Juste quelques minutes et je suis prêt… Mais je croyais que j’avais une séance de photos importantes aujourd’hui, que mon agent …

  • D’après votre agenda, ce serait demain.

  • Je dois confondre. Veuillez vous asseoir. Un petit café ?

Tandis que je m’affaire à la cuisine, je la regarde se poser voluptueusement sur mon canapé. Image féérique. Mon Dieu quelle créature ! Un buste parfait. Un port de reine, couronné

d’une abondante chevelure d’or encadrant deux agates bleues. Sa peau de neige vierge donne envie de la parcourir, de la découvrir. La ligne de ses reins est sublime !

Un frisson me parcourt. Tout mon corps se tend. Il est sexe. Pour la première fois de ma vie, monte en moi, le désir d’un homme : tenir passionnément une femme dans mes bras, découvrir son corps, le couvrir de baisers, la posséder, m’assouvir en elle.

Images fantasmagoriques pour Manuela, mais combien réelles pour Mamadou

Aujourd’hui, pas de maquillage, pas de robe, pas de talons. Un tailleur-pantalon sobre souligné d’une cravate discrète et élégante, mais standing oblige, de l’élégance que l’on remarque.

C’est alors que j’entends et je comprends enfin la voix de mon père.

Je me sens soudain prêt au combat, l’unique et le plus grand de ma vie : m’assumer en tant qu’homme.

Je suis Mamadou. Je suis un guerrier Peul.

Il fallait que quelque chose se passe, quelque chose d’exceptionnel, pour sortir de là, pour que tout s’arrête.

PARIS 16 h 30 de l’après midi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par atelierencrage.over-blog.com - Publié dans : Ecriture de nouvelle saison 2009/10
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Dimanche 9 mai 2010 7 09 /05 /Mai /2010 17:13

 

Écriture de nouvelle

Session de 3 ateliers consécutifs

Saison 2009/2010

 

Texte transmis par FOISE

 

La nuit va tomber, comme ma vie la journée prend fin. Je suis assis sur le banc le long du mur blanchi de la maison, au-delà des oliviers. Je regarde à l’infini l’immensité turquoise, jusqu’à la Lybie.


Il y a quelques mois, elle était assise là tout près de moi, à cette heure nous ne nous parlions plus, chacun savait ce que l’autre pensait, ce qu’il ressentait à ce moment du jour, ses mains noueuses brulées par le soleil, ses yeux plissés et rieurs, merveilleux reflets de notre vie, de nos bonheurs et de nos tristesses. Dans son tablier noir, souvent elle cassait des noix, elle ne pouvait rester sans rien faire

 

« Comment fais-tu, Panaioti, tu n’as rien à faire !» me disait-elle souvent,

 

Je ne l’ai pas vu vieillir, je ne l’ai pas vu partir non plus. Nous étions si jeunes à l’intérieur que parfois, c’en était une souffrance. Je ne lui ai jamais dit mais elle savait, mes impatiences la faisaient sourire en coin.

 

Les jours ne me pèsent pas depuis son départ. Je m’assois toujours au même endroit, près du pot de fleur qu’elle avait repeint en bleu, comme si je la retrouvais. Les marches de la terrasse qui surplombent les oliviers ont été blanchies, il n’y a rien d’autre qu’un vieil évier et ce banc, et en face : le rêve, l’inconnu, l’avenir et le passé aussi, à perte de vue…

 

Dans mes mains dansent les perles du komboloï, elles tournent entre mes doigts, dessus, dessous dans un sens puis dans l’autre et caressent la paume de ma main, les perles cuivrées me calment en quelques secondes et je suis apaisé comme lorsque je reviens de chanter les psaumes du soir à la chapelle orthodoxe en bas du village. Là, assis sur ma chaise haute, alors que les femmes sont toutes rabougries sur leur petite chaise de bois, j’officie depuis ma jeunesse avec assurance et orgueil  : d’une voix forte et monocorde je récite le grec ancien appris au monastère de Toplou, proche d’ici,tandis que mon ami le pope célèbre en silence dans son iconostase, derrière le mur d'icônes et de chandeliers.

 

Tout à coup dans mes mains, le passe-temps usé s’agite, depuis une semaine, une très jeune femme blonde dont le regard ne me quitte guère, se tient assise près des cierges allumés, un foulard noué sur sa chevelure exubérante. Elle ne baisse pas les yeux lorsque je me retourne vers elle…elle doit faire partie de l’équipe anglaise d’archéologues qui a débarqué il y a quelques temps déjà et qui donne de l’animation au village. Ils ont repris les fouilles près de la plage et remuent la terre sablonneuse toute la journée, sous leur chapeau de paille, ils parlent et rient.

 

Tout le village de Palekastro vit à leur rythme. Tout le monde s’active lorsque l’équipe remonte le soir par le sentier caillouteux. Ils logent tous dans les maisons du village et mangent dans la seule taverne, l’Anatoli chez Maria. Depuis la découverte, au début du siècle dernier, de vestiges de la civilisation minoenne, ils viennent nombreux, plein d’espoirs et de rêves, chercher l’objet rare ou la découverte inestimable dans le sable devenu noir après l’explosion du volcan de Théra (petite île de l’archipel de Santorin) plus de 1500 ans avant JC

Le tsunami qui s’ensuivit changea l’île à jamais. Les Dieux de la mythologie Zeus et Minos restent cependant pour tous les étrangers le plus grand mystère de notre île.

 

Je me souviens d’une autre jeune femme blonde, il y a bien longtemps…

Je n’avais pas vingt ans, je suis parti à Boston d’abord, retrouvé des lointains cousins et un travail qu’ils m’avaient trouvé. J’avais soif comme tous les insulaires de parcourir le monde, la Crète me paraissait si petite, je suis revenu en conquérant quelques mois plus tard, fier et indépendant. L’année suivante avec Yannis mon vieil ami pêcheur, nous sommes partis à Paris pour y vivre comme il disait, nous avons rencontré des jeunes étudiants insouciants et gais et sortions beaucoup le soir. J’avais trouvé un emploi de serveur dans un restaurant grecque à St Germain et là j’ai rencontré une jeune femme blonde, si chic et si menue, elle venait souvent avec une amie, elles étaient très jeunes, elle me regardait en riant et je n’eus pas de mal à lui fixer un rendez-vous. Nous allions souvent à Montmartre manger des endives. Oh ! Le goût des endives, je n’en ai jamais mangé depuis…

 

Cet hiver-là, elle avait une jupe de tweed noir et blanc, et des talons vertigineux qu’elle enlevait pour monter les marches du sacré-cœur en riant, souvent, j’allais l’attendre rue Cambon, elle travaillait comme petites mains chez Chanel. Un jour je suis monté avec elle dans sa chambre sous les toits de Paris, elle avait invité des amis et nous avons ri et bu toute la nuit…J’avais préparé une moussaka et elle se léchait les doigts en me regardant de ses yeux clairs…

 

Les souvenirs m’assaillent et me reviennent si clairs et si limpides, j’ai quitté la capitale française rapidement cet hiver là car mon père venait de mourir et je ne suis plus revenu….

Cela me donne si chaud tout à coup, son visage me revient au-delà de la mer Egée et me trouble. Le komboloî atterrit dans ma poche, je suis debout, je vais préparer mon repas. Mes yeux sont fatigués, cette luminosité fatigue le vieillard que je suis devenu, je distingue à peine au dessus de mon lit l’inscription du poète grec Katzantzaki :

 

«  Je n’espère rien,

je n’ai peur de rien,

je suis libre »

 

J’ai si souvent lancé ces mots comme un étendard, pour me prouver que j’étais libre, libre de vivre et d’aimer, libre de travailler comme je le fais encore avec mon vieil âne le matin au lever du jour ou de ne rien faire et regarder la mer…J’ai aimé une femme honnête et douce toute ma vie, nous avons cultivé l’amour et l’amitié comme le jardin sans nous poser de questions. Le fils que nous attendions n’est jamais venu.

 

A chaque fois que Maria, ma voisine, reçoit des touristes ou des archéologues, je suis attiré et je m’installe au bar…je regarde et j’écoute, les mots anglais et français me font tressaillir, je cherche, je souris tout seul, parfois les femmes se tournent vers moi, mes yeux bleus délavés les ont toujours attirées, autrefois j’en jouai beaucoup et je ne les baissai pas, comme la jeune femme assise à la grande table au fond de la salle. Comme hier au repas, elle a mis une robe et ses cheveux épais sont attachés, elle rit beaucoup, s’amuse et me cherche du regard, comme si j’avais vingt ans, je rougis…Hier soir, elle est venue vers moi et m’a salué de son regard clair et a murmuré des mots en français que je n’ai pas compris, j’y ai pensé toute la nuit…puis elle est partie en faisant danser sa jupe large autour d’elle, elle était gaie et sérieuse en même temps, son regard m’a troublé.

Je me suis retourné plusieurs fois dans mon lit, avant de trouver le sommeil et en me réveillant au petit matin, ma première pensée est allée vers elle et ce qu’elle m’avait dit.

 

Les militaires d’Itanos à l’est de l’île, sont venus se joindre au groupe, c’est la fête du romarin et ils vont danser toute la nuit sur la place, ils ont mis leur uniforme blanc pour danser le sirtaki. Ils sont fiers d’être là surtout que cette année il y a du monde, deux couples de touristes assez jeunes s’amusent à la table des archéologues, ils ont pris le soleil aujourd’hui, les jeunes femmes ont la peau rougie, les yeux brillants. Ils boivent, trinquent et s’amusent comme des fous, il y a beaucoup de bruit, comme moi les anciens du village se distraient volontiers de ce spectacle ordinaire. Maria et Crisulla sa fille s’activent derrière le bar, dans le coin cuisine, Nectario le jeune fils sert à boire alors que son père joue aux cartes dans la salle avec ses copains. La jeune femme blonde se retourne régulièrement et croise mon regard, elle sait que je ne la quitte pas des yeux, que je ne peux faire autrement. Depuis une semaine elle occupe mon esprit, cet après midi sur le terre-plein près de la plage alors que les archéologues avaient organisé un match de foot avec les gens du pays, elle distribuait de l’eau aux joueurs, en short les cheveux lâchés, elle renvoya avec force le ballon lorsqu’il vint vers elle, surprise de me voir elle sembla tout à coup perdue. Je vis dans ses yeux comme une panique soudaine,

Puis elle se reprit et tout en discutant avec un jeune garçon blond qui mangeait une glace, elle jeta son regard vers moi. Quand sur le chemin de retour, je me suis retourné, je la vis en contrebas : les bras le long du corps, grande, mince, elle me regardait, en attente…

 

Aujourd’hui là ce soir, quelque chose pourrait se passer, quelque chose d’important.

Un événement qui inverserait le cours de ma vie, un point de disjonction, une césure.

Aujourd’hui je le sens,ma vie a basculé, je suis toujours le même et pourtant je ressens au fond de moi ce que je suis vraiment, un être sensible parfois si triste…

 

Tout à coup la jeune femme est là devant moi, sur ses joues rosies de minuscules taches rousses, d’une main elle me tend un papier froissé ou sont inscrits en grec les mots de Katzantzaki, ceux là même inscrits au-dessus de mon lit, elle sourit de mon étonnement, et de l’autre main me tend une photo jaunie, mon vieux cœur bat si fort que je recule le long du comptoir pour m’appuyer. Elle me retient et d’un geste ferme me dirige vers la porte, nous sommes sur ma terrasse là juste à coté de la taverne, je ne vois pas bien la photo sans mes lunettes mais je n’ai pas de mal à reconnaître le sacré-cœur.

 

«C’est ma grand-mère là » dit-elle dans un souffle.

 

Au fond de ses yeux, dans son sourire si grave et si tendre, je réalise soudain : le jeune homme sur la photo près de la femme, sa grand-mère, c’est moi…

 

 

D’une voix assurée et tendre, elle murmure : « Panaïoti ! vous êtes mon grand-père ! »

 

 

 

FIN

[]

 

 

 

Par atelierencrage.over-blog.com - Publié dans : Ecriture de nouvelle saison 2009/10
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