Écriture de nouvelle
Session de 3 ateliers consécutifs
Saison 2009/2010
Texte transmis par Annie
Le bébé d’Alex
Dès que je suis tombée dans le lit, je me suis endormie, lourdement d’un seul coup comme assommée. Ca ne me ressemble pas du tout, j’ai tant de mal à me lâcher depuis que je dors seule.
M’endormir nécessite un rituel bien orchestré. Après un bain chaud, le volet à demi baissé - j’adore voir le jour se lever - je me glisse sous la couette avec un « bon »livre – « celui que l’on aurait aimé écrire » parait-il - Mon cocktail préféré à portée de main, savant mélange de plantes et de miel du Domaine, sur la caisse de Petrus, devenue table de nuit par mes soins , le châle en mohair que maman m’a offert sur les épaules; un fond musical que je programme pour une heure - ne pas entendre le silence de la nuit - très important.
En général le clair de lune me retrouve le livre tombé des mains, la lumière éteinte par je ne sais quel miracle et mon corps en chien de fusil dans les bras de Morphée.
Sans ce rituel, pas de repos pour Alexandra, mon mariage a complètement bouleversé ma vie. Il faut que quelque chose se passe, quelque chose d’exceptionnel. Pour sortir de là, pour que ça s’arrête.
A 42 ans j’apprends à vivre pour moi et plus pour SON désir d’enfant…
Entre les courbes de température, les examens, les rapports sans désir, les traitements hormonaux, les attentes infructueuses, les privations – pas d’alcool, pour une œnologue c’est pas mal, pas de tabac, pas de sport traumatisant, pas de ski, pas de cheval - toutes les déceptions et autres motivations à renouveler tous les mois… Basta !
Il s’est lassé de mon incapacité à procréer. Je me suis lassée de son insistance. On a divorcé.
Cette tension permanente de mes années de mariage, bien qu’elle ne soit plus présente aujourd’hui, m’a laissé des séquelles et notamment une terrible difficulté à m’endormir.
Dès le divorce prononcé, je suis retournée vers mes racines, ou du moins mon pays d’adoption car je n’y suis pas née.
J’ai grandi au cœur du vignoble que mes parents ont acquis dans les années 70, le Domaine de Cassan. Je suis un pur produit de la libération sexuelle, celle même qui a fait quitter la capitale à de nombreux « Peace and love » de cette génération, pour un souffle d’air pur et une vie près de la terre et des vraies valeurs.
Le Domaine se situe au pied des célèbres Dentelles de Montmirail, dans le Vaucluse, sur des terrasses plein sud, dans une végétation typiquement méditerranéenne où s’exhalent les parfums de plantes aromatiques, de chênes verts et de pins d’Alep. Là où la chaleur humaine réchauffe les cœurs, où le soleil est quasi permanent; pas de grande ville mais une multitude de villages hauts perchés tout aussi pittoresques les uns que les autres.
Ici, je peux m’exprimer, vivre ma passion : Le vin.
Je me suis spécialisée dans la vinification, les savants mélanges, les cépages. C’est mon rôle ici je suis œnologue-conseil pour le Domaine.
Parallèlement je m’occupe de la dégustation et la vente de nos vins. Le caveau se trouve dans une des ruelles, près du Château, au village de Gigondas, Pour le moderniser et faire plus « dans le coup », j’y ai aussi aménagé un espace « Bar à vin » dans un décor surprenant pour notre région, moderne plutôt High-Tech, tout en verre et inox. Une seule grande table commune pour accueillir une vingtaine d’habitués et gens de passage. Un rien branché, n’est ce pas ?
Là, j’ai embauché un cuisinier, Arthur, ce n’est pas un professionnel mais son talent et son imagination font que notre carte avec uniquement un plat du jour soigné met nos vins en valeur de façon étonnante.
Mon appartement est juste au-dessus.
Aujourd’hui, je me prépare avec une attention particulière.
Ce matin opération « Réveil d‘Alex ». Visite chez l’esthéticienne ; elle a du travail! Faire oublier à mon visage fatigué toutes ces années d’errance n’est pas une sinécure…seuls mes yeux bleus ont gardé la vivacité et le pétillant de mon avant. Ensuite coiffeur ; on coupe, colore et brushe cet avachi de cheveux sur ma tête. A tout cela on ajoute un tailleur pantalon noir au tombé impeccable, un pull bleu pétant en cashmere, un collier, des boucles d’oreilles et le tour est joué…
Je sens bien au fond de moi, que, aujourd’hui, jour de l’inauguration officielle du « Bar d’Alex », avec ma famille et mes amis réunis ; Alex est bien là, vivante et ragaillardie. Une délicieuse chaleur monte en moi.
C’est dans la bonne humeur, les rires et le brouhaha de la fête que j’ouvre mes cadeaux : de la déco pour mon bar, une virée à la neige, une rando-cheval dans la toundra, quel rêve !
Et puis perdu au milieu de tous ces cadeaux, un tout petit paquet, avec un mot.
Ma fille chérie,
C’est aujourd’hui. Aujourd’hui, quelque chose pourrait se passer. Quelque chose d’important. Un évènement qui inverserait le cours de ta vie, un point de disjonction, une césure.
Modeste cadeau, Sésame d’une vie fructueuse et épanouie.
Je t’aime.
Maman
Je défais délicatement le papier-kraft, et découvre un porte-clé. Un simple anneau de métal, reliant par de la ficelle brute une douzaine de petites boules dans les tons de bleu-blanc-mauve.
Elle a toujours su trouver les cadeaux dont j’ai besoin. Elle sent mieux que personne ma faiblesse. Là où j’ai besoin de réconfort d’encouragement, pour aller vers ce qui me permet de vivre mieux, de réaliser mes vrais désirs.
C’est comme à Noël quand j’avais tant besoin de combler ma solitude, de me sentir entourée. Me lover dans ce châle en mohair était une aubaine pour moi. Il correspondait juste à mon besoin de chaleur.
Discrètement, elle m’a toujours accompagné.
J’ai besoin de décoder.
Ce porte-clé, comme une multitude de possibles. Quelle clé ouvrira quelle porte ? Ce choix de la porte à ouvrir, elle me l’offre avec confiance et sérénité.
Le cœur empli de reconnaissance je m’adresse à eux :
« Merci, Merci à tous !
Tant de bonheur, d’encouragements me touchent profondément.
En ce jour de fête, j’ai moi aussi une nouvelle à vous annoncer.
Après les vendanges, j’ai fait une merveilleuse rencontre. Je vous l’ai cachée, car j’avais besoin de maturation pour affiner le sujet, le peaufiner, assembler les éléments nécessaires. J’ai passé l’hiver à tester, à chercher ses différentes qualités, savoir s’il serait mieux qu’il me plaise plus pour sa délicatesse ou pour sa force. J’avais envie d’une sorte d’équilibre des deux.
Je crois, maman, que tu as une nouvelle fois compris ce qui m’habite.
Je le porte en mois depuis cet hiver, il vit en mois. Il grouille et désespère de pouvoir voir le jour. Depuis ce matin j’ai un mal de ventre terrible. C’est nerveux sans doute. J’ai des crampes, on dirait que je vais accoucher.
Je ne tiens plus. Il est temps pour moi de vous le présenter. »
Je m’éclipse derrière, et reviens avec dans les bras une caisse de bois sur laquelle on peut lire en lettres saepia :
« La Clé d’Alex »
Cuvée 2009
Domaine de Cassan
Mis en bouteille au domaine.
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